Voyager en train

Voyager délibérément à travers l'Europe

Au début, le paysage est plat et doré, pour finir blanc et montagneux. Pas soudainement, car ce processus de changement prend environ trois semaines. Le train me mène de l’architecture imposante du Parlement à Budapest aux sommets blancs des Alpes. Ce furent des semaines d'extrêmes, mais voyager en train m'a frappé en plein visage. Au sens figuré et de façon positive, bien sûr. L'art, la culture, la nature et l'architecture ont été le fil conducteur de mon voyage en train, qui a conduit de Budapest à Nuremberg, en passant par Bratislava, Vienne, Melk, Salzbourg et Innsbruck.

Buda et Pest, les deux parties de la ville séparées par le Danube, constituent ensemble la capitale de la Hongrie et le point de départ de notre voyage en train. Nous allons rencontrer des gens, vivre des aventures et sortir de notre zone de confort. En tant que « millénaire », on s'est dit que tout cela fait partie des voyages. Ce que nous voulions avant tout, c'est voyager de façon plus consciente. Vivre pleinement le déplacement. Voir littéralement changer le paysage, les gens, les cultures.

Nous avons sélectionné sept destinations entre Budapest et Bruxelles, acheté un billet Interrail et quelques rouleaux de pellicules photo vierges et pris l'avion pour la Hongrie. Mille cinq cents kilomètres que nous allions refaire en sens inverse en train. Qu'en savions nous, aventuriers du rail débutants !

Budapest et Bratislava

Première étape : Budapest-Bratislava. Depuis 1993, Bratislava est la capitale de la nouvelle République de Slovaquie. La ville était juste derrière le rideau de fer et ce sentiment de bloc de l'Est est toujours présent, notamment dans la gare. Nous avons vu bien des gares lors de ce voyage et celle de Bratislava est un joyau de l’architecture brutaliste. J'aime les gares qui se trouvent tout en bas de la liste des plus belles gares du monde.

J'irais à Bratislava déjà rien que pour pouvoir utiliser mon « R » roulé. Comparée aux autres capitales, la ville est minuscule. Une combinaison éclectique d'un lieu qui tente de trouver son chemin dans les temps modernes. L’église Sainte-Elisabeth, située dans la banlieue de Bratislava, est un bâtiment qui pourrait provenir de la tête de Wes Anderson. Bleu clair à l'extérieur, jaune tendre à l'intérieur. Les deux sœurs que nous avons vues marcher dans l'allée ont complété la scène. Il y avait un service en cours, donc nous nous sommes efforcés d'adopter une attitude sereine. Ce qui signifie que je devais garder mon enthousiasme enfantin sous contrôle. Plus tard, j'ai appris que le style architectural de l'église est le Jugendstil hongrois, disons l'art nouveau d'Europe centrale.

Vienne

La fantastique machine à voyager dans le temps de la gare de Bratislava était la porte vers Vienne, notre destination suivante. Sur ce court trajet d'un peu plus d'une heure, nous avons franchi l'ancien rideau de fer et la frontière avec l'Autriche. Cela procurait un sentiment délicieux de 21e-siècle. Les riches cultures européennes étaient très visibles au cours de ce trajet d’une heure et demie.

Nous avons traversé des villages dont on ne peut pas se rappeler les noms, même en faisant beaucoup d'efforts. Cela m'a rendu heureux. Je me sentais loin de tout et je fantasmais dans mon propre monde. Je voulais m'arrêter dans chaque village, explorer la région et recueillir des histoires. Les petites gares où nous nous sommes arrêtés n'avaient pas l'air très différentes des petites gares en Belgique. 1 ou 2 quais, des mauvaises herbes et un bâtiment de gare parallèle aux voies où les fenêtres scellées trahissent les guichets à jamais fermés. La gloire passée que j'aime tant.

La gare de Vienne était tout ce que celle de Bratislava n'était pas. Moderne, grande et un peu sans âme. Nous nous sommes perdus en cherchant la sortie. La gare était si grande qu'entre l'arrivée du train et le moment où nous avions trouvé la sortie, il avait commencé à pleuvoir. Pleuvoir à verse même, à croire que le contenu du Danube était déversé sur la ville.

Pendant trois jours et autant de nuits, nous avons vu venir l’eau d'en haut, par seaux entiers. Que Vienne en vienne à pleurer ainsi, on n'en revenait pas. Heureusement que la plupart des attractions sont pourvues d'un toit, et nous portions des chaussettes chaudes en laine d’alpaga. Toutes nos activités de plein air ont été annulées, mais ce que nous avons eu à la place en valait la peine. Avec la « Österreichische Nationalbibliothek » en point d'orgue. Des livres dans un cadre magnifique, il ne me faut rien de plus pour me rendre heureux.

Vienne s’est avérée être le point d’architecture de notre voyage en train, la « 21er Haus » étant la cerise sur le gâteau. C'était le pavillon autrichien de l'Expo 58 à Bruxelles. Elle a été reconstruite ici après l'exposition au Heysel. Elle abrite aujourd'hui la collection d'art moderne du Belvédère. L'un des châteaux les plus célèbres de Vienne, qui était bien sûr fermé à notre arrivée.

Melk

Voyager par le rail ou par la route, la différence n'est pas énorme. Soit vous partez sans préparation et laissez le destin et les itinéraires de train disponibles déterminer où vous allez, ou vous faites un plan à l’avance. Nous sommes du type aventureux qui aime faire un plan de temps en temps. Vous pouvez alors lancer des fléchettes sur une carte et tracer des lignes ou prendre une décision bien réfléchie. Nos critères principaux étaient culture, nature, architecture et repos. Budapest, Bratislava et Vienne y répondaient parfaitement, mais il faut bien dire que c'étaient des capitales d'une certaine dimension. « Voyager en train n'est possible que d'une grande ville à l'autre » est un cliché que nous avons entendu souvent. Pour prouver le contraire, nous avons choisi Melk comme quatrième destination. Ce petit village situé à une centaine de kilomètres de Vienne est surtout connu pour son abbaye du 11e siècle. C'est d'ailleurs la seule attraction de l'endroit, qui pour le reste baigne dans un calme divin. La maison d'hôtes n'avait même pas de wifi, un endroit idéal pour une désintoxication numérique non planifiée. La rencontre avec notre famille d’accueil vaut la peine d'être encadrée. Une femme qui essuie avec plaisir le chocolat de votre bouche pour que vous ayez tout de même l’air propre pour la journée. De plus, j’ai appris à Melk que ma connaissance de la langue allemande était d’un niveau misérable et je sais maintenant comment prononcer correctement le mot allemand qui signifie timbre-poste - Briefmarke.

Salzbourg

De l'abbaye à la comédie musicale

Pendant le trajet entre Melk et Salzbourg, nous avons constaté que le paysage avait déjà considérablement changé depuis le début de notre voyage. Les collines se transformaient lentement en véritables montagnes. Elles commençaient à vivre. Salzbourg se rapprochait, l'air de « The hills are alive with the sound of music » ne voulait plus nous lâcher, tout comme « Do-Re-Mi ». Le rythme avec lequel l’homme à côté de nous balançait son pied ressemblait beaucoup à celui du classique du film.

Nous étions si proches d'un groupe qui chantait dans le train que j'ai senti la Julie Andrews en moi remonter à la surface. Chantant et dansant sur les chaises et les tables. Les enfants de la famille Von Trapp joués avec verve par le groupe d'écoliers un peu plus loin dans le wagon. Dans toutes les gares où nous nous arrêterions, les gens danseraient avec nous, s’attardant en souriant et chantant aux fenêtres du train. Grands gestes et chants à l'unisson partout !

En entrant dans la gare de Salzbourg, je me réveille de mon rêve.

Pour ceux qui n'ont aucune idée de ce dont on parle, la célèbre comédie musicale « The Sound of Music » a été enregistrée à Salzbourg et dans ses environs. Les jours suivants, le portrait du personnage principal joué par Julie Andrews nous poursuit partout, sur les affiches, les publicités décorant les bus touristiques. Si je vivais à Salzbourg, je détestais cordialement ce film.

Pendant que nous explorons la ville, nous nous révélons être des personnages étranges. Nous nous faisons remarquer et semblons faire tache dans le décor. Le Salzburger Rupertikirtag est un événement annuel à l'occasion duquel tout le monde porte les vêtements traditionnels autrichiens. Et nous voilà donc, belges traditionnels sur chaque place de la ville. Pendant une milliseconde, j'ai pensé à acheter une authentique « lederhosen » (culotte en cuir.) Pour voir ce que ça donnerait.

Berchtesgaden

En plein dans les montagnes

Si vous souhaitez vous éloigner un peu plus des villages et des villes proches des liaisons ferroviaires, vous pouvez parfois prendre un bus. En une heure de route à travers des paysages idylliques, vous arrivez à Berchtesgaden dans l'extrême sud-est de l'Allemagne On y trouve le Große Watzmann. Avec ses 2713 mètres, l’un des plus hauts sommets d’Allemagne. Dans le parc national de Berchtesgaden, vous vous promenez autour du Königssee dans un environnement qui vous rend humblement silencieux. Et de l'eau, vous pouvez voir au loin les glaciers qui, il y a quelques années encore, étaient couverts de neige à cette époque de l'année. Les Alpes allemandes sont différentes des Alpes autrichiennes et des Alpes suisses. Elles donnent un sentiment différent, le train qui nous a amenés dans les montagnes a brisé le silence et nous a donné l'occasion de les ressentir d'une manière unique.

Innsbruck

Le trajet vers notre sixième destination était le plus beau. De Salzbourg à Innsbruck, il ne quitte pas les Alpes. Nous partagions un compartiment avec un couple américain. À voir leurs bagages, ils étaient partis pour un bon bout de temps. Nous les avons aidés à ranger leurs valises dans les porte-bagages, un peu « à la Tétris » En descendant du train à Innsbruck, nous nous trouvons au pied de la Hafelekarspitze. Notre hôtel se trouve entre la gare et les montagnes. Après quelques semaines de voyage à petit budget, on pouvait être un peu plus généreux à Innsbruck. La fenêtre de notre chambre au dixième étage nous offrait tous les matins un merveilleux spectacle. Même si les rideaux semblaient très chers, ils sont restés ouverts et inutilisés toute la nuit pour ne pas rater le spectacle du soleil levant derrière les cimes des montagnes à l'aube.

Nous avons choisi la solution de facilité pour atteindre le sommet de ces montagnes en empruntant le téléphérique. Délibérément, parce que les stations le long du chemin sont une conception de l'architecte irako-britannique Zaha Hadid. Architecture de spectacle dans un paysage spectaculaire. 2334 mètres plus haut, nous nous trouvons au sommet surplombant Innsbruck, qui, tout en bas, a l'air ridiculement petit. Je n'étais encore jamais allé à une telle hauteur. On peut se sentir aventurier sans vraiment l'être.

Nuremberg

Nous avons laissé la Hongrie, la Slovaquie et l'Autriche derrière nous pour aborder notre étape suivante en Allemagne : Nuremberg. Cette fois, le trajet en train signifiait un adieu à la montagne, à des paysages qui vous calment. Ce que nous voyions à présent était plus plat, plus familier aussi. Je me sentais déjà nostalgique de la neige éternelle et des sommets pointus avant d'avoir pu leur faire mes adieux.

La ville de Nuremberg a une histoire riche, mais sa récente est moins belle. Les « Journées du Parti socialiste national » du parti nazi s'y sont déroulées. Les vestiges des bâtiments mégalomanes qui ont été plantés dans la ville restent captivants. L'un d'eux abrite maintenant un musée impressionnant. Cela aide à maîtriser le sentiment d'incrédulité qui vous envahit après avoir vu tout cela. Nuremberg a été complètement reconstruit après la Seconde Guerre mondiale. J'ai eu du mal à la saisir. Cette ville modèle typiquement allemande me semblait quelque peu artificielle.

Bruxelles

Notre dernier trajet, entre Nuremberg et Bruxelles, est aussi le plus long. Nous avons un peu moins de 700 kilomètres pour faire le point. Voyager en train a été un choix délibéré. Un choix de voyager de façon consciente. Un choix de prendre l'avion moins souvent et de réfléchir aux alternatives. Le train nous a donné l'occasion de profiter pleinement de nos déplacements. Voir les paysages évoluer à un rythme idéal, rêver, avoir le temps de s'occuper de petits riens ou de lire des livres ... Et beaucoup de temps pour soi-même et l'un pour l'autre. Nos vacances, ce n'est plus notre destination, mais le voyage pour y arriver. Nous sommes convaincus !